« Crainte » (makhâfah), « Amour » (mahabbah), « Connaissance » (ma‘rifah) : se sont là, en Soufisme (taçawwuf), les trois dimensions ou stations de la Voie (tarîqah) ; « dimensions » au point de vue de leur séparation vocationnelle ou au point de vue de leur coïncidence en toute vocation, et « stations » au point de vue de leur succession dans le développement spirituel.
Par « Crainte » il faut entendre notre conscience de la Rigueur divine et toutes les conséquences volitives que cette conscience implique, et qui sont soit des actions soit des abstentions : il faut accomplir ce qui nous rapproche de Dieu, en principe ou en fait, et nous abstenir de ce qui nous sépare ou nous éloigne de Dieu. « En principe ou en fait » : car il arrive qu’une chose soit défendue sans qu’elle éloigne tel homme de la Volonté divine intrinsèque et partant de la Grâce, ou il arrive au contraire qu’une chose éloigne de Dieu tel homme sans qu’elle soit défendue ; ainsi, la poésie, la musique et la danse sont quasiment interdites en Islam, mais les Soufis les pratiquent à leur manière ; inversement, bien des occupations ou distractions apparemment indifférentes sont permises exotériquement, mais les Soufis s’en abstiennent pour ne pas se distraire de l’intimité avec Dieu, ou pour ne pas s’empoisonner spirituellement, suivant les cas. Sur ce plan de l’ambiguïté, tout est question de circonstances et d’impondérables, subjectivement aussi bien qu’objectivement.
