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À propos des poèmes

Le génie poétique de Frithjof Schuon

Les premiers vers de Frithjof Schuon coulaient de sa plume alors qu’il n’avait que douze ans, à Bâle [1]. Il relate de son rapport initial avec la poésie:

Comme dès l’enfance je prenais plaisir au dessin et à la peinture, — je peignais des dragons et toutes sortes d’images de contes, — mon père caressait le désir que je devienne artiste peintre; à l’époque qui se situe avant sa mort, je voulais toutefois devenir poète et non peintre, ce qui ne plaisait pas du tout à mon père. La circonstance qui m’incita à faire de la poésie fut la découverte, dans la bibliothèque de mon père, de tous les auteurs lyriques allemands, et je me plongeai dans leur lecture avec application; le genre mélancolique et le genre des chants populaires me plaisaient en particulier. (Traduit de l’allemand par G.Chetan.)

Une poésie écrite vers la fin de sa vie intègre un poème d’enfance:

Spätsommer hat das Land geküsst
Und müde rauscht’s im Walde;
Es nicken all dem Herbste zu
Die Blümlein an der Halde.
Die Rose glüht im Abendschein
Und welkt — der Lenz verrauscht;
Ein Mensch ist da, der ganz allein
Dem Sang des Schöpfers lauscht.

Dieses Gedicht — doch nicht die letzten Verse —
Schrieb ich als Kind vor beinah achtzig Jahren.
Als Kind, als ich ein Dichter wollte sein —
Gott kann sich auch in Blümlein offenbaren.

(Lieder ohne Namen XI: XLV)

La fin de l’été a embrassé le paysage,
Un las frémissement parcourt la forêt;
Les petites fleurs sur la colline
S’inclinent toutes vers l’automne.
La rose s’embrase dans la lueur du soir
Et se flétrit — le printemps se meurt;
Un homme est là qui tout seul prête
L’oreille au chant du Créateur.

Cette poésie — mais non les derniers vers —
Je l’écrivis enfant, voici presque quatre-vingts ans.
Enfant, alors que je voulais être poète —
Dieu peut aussi se révéler dans de petites fleurs.

(Lieder ohne Namen XI: XLV)

Le don poétique de Schuon s’est manifesté à différents moments de sa vie [2], et il reconnut que certaines poésies furent écrites « dans l’extase d’une inspiration ». « Chez un poète, nous dit-il, l’œuvre doit être l’expression de la noblesse intérieure; l’œuvre doit exprimer l’homme lui-même, et non simplement un recoin isolé et suraccentué de cet homme » (traduit de l’allemand). Dans une lettre à Martin Lings, Schuon développe la nature de la poésie et les devoirs du poète: La poésie est le « langage des dieux »; et « noblesse oblige »; je veux dire par là que le poète a certaines responsabilités. Dans la poésie, la musicalité des choses, ou leur essentialité cosmique, fait irruption sur le plan du langage; et ce processus exige la grandeur, donc aussi l’authenticité, de l’image et du sentiment. Le poète a spontanément l’intuition de la musicalité sous-jacente des phénomènes; sous la pression d’une image ou d’une émotion, — celle-ci se combinant d’ailleurs naturellement avec des images concordantes, — le poète exprime une beauté archétypique; sans cette pression, point de poésie, ce qui implique que la vraie poésie a toujours un aspect de nécessité intérieure, d’où son parfum irremplaçable. Il faut donc la grandeur subjective et objective du point de départ ou du contenu, puis la musicalité profonde de l’Ame et du langage; or celle du langage doit être tirée des ressources de celui-ci, et c’est tout l’art formel de la poésie. Dante n’avait pas seulement de la grandeur, il savait aussi, d’une part infuser cette grandeur dans le langage et d’autre part manier le langage en sorte de le rendre adéquat à sa vision intérieure. Quand Shakespeare décrit, sur un ton de chant populaire, une situation quelconque, il réussit le plus souvent à en présenter la quintessence et à ramener ainsi les apparences à leur musicalité cosmique, d’où un sentiment de libération caractéristique pour toute véritable poésie…. [3] Une autre phase d’effusion poétique généra un chapelet de poésies arabes, dans le sillage de grâces reçues de la Vierge Marie. Puis, à l’âge de 86 ans, Schuon composa un recueil de poésies en anglais publié sous le titre Road to the Heart[4]. Et un an plus tard, de façon inattendue, commença un nouveau cycle remarquablement fécond de poésies rédigées à nouveau dans sa langue maternelle, l’allemand; il en composa plus de trois mille durant les trois années qui suivirent, l’inspiration étant telle qu’il n’était pas rare qu’il en écrivit plusieurs dans la même journée. Dans son introduction au recueil bilingue allemand-anglais des poésies de Schuon — Adastra & Stella Maris —, William Stoddart observe: Ces poésies sont une bénédiction non seulement sur le plan qualitatif mais aussi quantitativement parlant – elles forment un ensemble complet. D’un côté, les poésies allemandes de Schuon récapitulent les enseignements contenus dans ses ouvrages philosophiques français; d’un autre, elles sont une fontaine purificatrice, inépuisable et toujours nouvelle, une expression cristalline et vivante de la religio perennis. Elles incarnent la vérité, la beauté et la salvation. (Traduit de l’anglais.) Dans cette même introduction, Stoddart recense les divers thèmes de ce dernier cycle de poésies: Dans ses abondantes références aux nombreuses formes culturelles d’Europe et d’ailleurs – les rues du Quartier Latin, les nuits andalouses, la Vierge du Pilier, la Macarena, des sages tels que Dante, Shankara, Pythagore et Platon, les Psaumes de David, la sagesse arabe, les grâces des bodhisattvas, les moulins à prières tibétains, les samouraïs et le shinto, les chants d’amour et de nostalgie de nombreux peuples –, dans cet éventail de cultures, Schuon capte le message intemporel de vérité et de beauté propre à chacune d’elles, et le rend présent d’une façon profondément joyeuse. Quand il arrive qu’une de ces formes culturelles soit bien connue et aimée du lecteur, la félicité qui se dégage des poésies est irrésistible. (Traduit de l’anglais.) Dans son avant-propos au même ouvrage, Annemarie Schimmel[5], elle aussi de langue maternelle allemande, décrit la façon dont « les grands mystiques du monde entier ont utilisé le langage de la poésie pour essayer de capter un mystère situé au-delà de l’expérience humaine habituelle… En considérant cela, poursuit-elle, nous ne sommes pas étonnée que Frithjof Schuon, lui aussi, se soit senti appelé à écrire de la poésie… » Après avoir comparé les idées, les images et la sonorité des vers allemands de Schuon à ceux de Rilke, Schimmel précise: Cette sonorité [de l’allemand] n’a pas pu être conservée dans les traductions anglaises de sa poésie. Toutefois, comme il le dit lui-même, c’est le contenu qui importe véritablement, et nous écoutons alors le penseur qui, délaissant les phrases élaborées et complexes de sa prose savante, chante les prières simples de l’âme nostalgique: Dieu est le centre, le fond primordial qui englobe tout, Se manifestant au travers du jeu coloré de Ses créations. Et seul le cœur humain peut refléter l’Être insaisissable, car la qualité centrale de l’homme est l’amour divinement inspiré, qui est l’axe de notre vie. J’espère que la poésie mystique de Schuon sera lue non seulement par des anglophones mais aussi et surtout par ceux qui comprennent l’allemand. Ils apprécieront la sensibilité de nombreuses poésies qui nous dévoilent le célèbre penseur sous une lumière bien différente et un angle inattendu. (Traduit de l’anglais.) Cette ultime somme poétique est, sous bien des aspects, à la fois une synthèse et un complément de l’œuvre doctrinale que Schuon exposa tout au long de sa vie. Il rédigea, par exemple, plusieurs articles sur la question subtile des états posthumes de l’être[6] et en quelques vers résuma l’essentiel:

Erde, Himmel und Hölle; Fegefeuer,
Und Seelenwanderung. Zerbrecht euch nicht
Den Kopf darüber. In den Himmel kommt
Der Gute, in die Höll der Bösewicht.

Ihr möchtet kennen, was kein Auge sieht;
Gott weiß am besten, was mit euch geschieht —
Was in der Kreaturen Schicksal liegt,
In Ewigkeit. Und dass Er’s weiß, genügt.

(Das Weltrad I: LXXX)

Terre, Ciel et enfer; purgatoire,
Et transmigration. Ne vous cassez
Point la tête à ce sujet. Le bon va
Au Ciel, et le méchant en enfer.

Vous voudriez connaître ce que nul œil ne voit;
Dieu sait le mieux ce qu’il adviendra de vous —
Ce que recèle le destin des créatures,
Dans l’Eternité. Et que Lui le sache, cela suffit.

(La Roue cosmique I: LXXX, traduit de l’allemand par G. Chetan)

Le 12 mars 1998, moins de deux mois avant son départ, Frithjof Schuon écrivit son ultime poésie:

 

Ich wollte dieses Buch schon lang beschließen —
Ich konnte nicht; ich musste weiter dichten.
Doch diesmal legt sich meine Feder nieder,
Denn es gibt andres Sinnen, andre Pflichten;
Wie dem auch sei, was wir auch mögen tun:
Lasst uns dem Ruf des Höchsten Folge leisten —

Lasst uns in Gottes tiefem Frieden ruhn.

(Das Weltrad VII: CXXIX)

Depuis longtemps je voulais clore ce livre —
Je ne le pouvais; je devais continuer à composer.
Mais cette fois, ma plume se pose,
Car il y a d’autres préoccupations, d’autres devoirs;
Quoi qu’il en soit, quoi que nous puissions faire:
Conformons-nous à l’appel du Très-Haut —

Reposons-nous dans la profonde Paix de Dieu.

(La Roue cosmique VII: CXXIX, traduit de l’allemand par G.Chetan)

Durant ses deux dernières années, le philosophe avait prédit à plusieurs reprises que le terme de son flux poétique était proche,- mais sans cesse l’inspiration l’envahit. Mais quand le poète, nonagénaire, composa ses tout derniers vers, peu nombreux étaient ceux qui doutaient que le Ciel lui réservait « d’autres préoccupations » et que le cycle de ses poésies était à présent définitivement clos, car Schuon, comme toujours, obéirait à l’appel du Très-Haut. Ses sept dernières semaines furent un moment de grande paix, dans le souvenir de Dieu, ses forces vitales se dérobant insensiblement.
Adapté d’un article de Michael Fitzgerald.

NOTES

[1] « Mes parents voulaient que je devienne peintre; / Mais je lisais des poètes et voulais être comme eux, / Et j’ai vécu jusqu’à mon douzième été / Dans la sombre mélodie du romantisme. // Mais suffisamment tôt vint alors l’Inde; le poète / Prit encore la parole, mais jamais au premier plan; / Puis il se tut de nombreuses années. / Dans le grand âge, / Il s’est réveillé — non par amour du rêve — / Pour de nouveaux chants jaillissant de l’Esprit. » (La Roue cosmique I: CXIV, traduit de l’allemand par G.Chetan)
[2] En 1947 deux recueils de poésies allemandes furent publiés sous les titres de Sulamith et Tage- und Naechtebuch. Ils n’ont pas été traduits en français.
[3] Lettre de janvier 1971. Pour de plus amples commentaires sur la poésie, on pourra notamment consulter Perspectives spirituelles et faits humains (Maisonneuve-Larose 1989), pages 43sqq.
[4] World Wisdom, 1995.
[5] Annemarie Schimmel (1922-2003) fut l’une des plus éminentes érudites et interprètes de Rumi en Occident au cours du XXe siècle; elle est l’auteur d’une centaine d’ouvrages et professa à Harvard durant plus de trente ans. Elle a également écrit une préface pour la version anglaise de Comprendre l’Islam (Understanding Islam, World Wisdom, 1998) de Frithjof Schuon.
[6] Voir, par exemple, « Points de vue cosmologiques et eschatologiques » dans Trésors du bouddhisme, « Des états posthumes » dans L’œil du cœur, et « Remarques sur un problème eschatologique » dans Forme et substance dans les religions. 

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